Extrait: L'Homme de L'année

Engagement : le début du match, moment où l’arbitre lâche le palet entre deux joueurs adversaires.

Graham

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Dans tous mes films préférés, quand un malheur était sur le point de se produire, le personnage principal avait tendance à le sentir. Il remarquait un signe, percevait un déséquilibre des forces. Mais ce n’était pas comme ça que fonctionnait ma vie réelle. Et je ne suis pas un héros de films d’action. Je vous jure que je n’avais rien vu venir.

Pendant toute ma vie, je n’avais jamais rien vu. Pas dans les moments importants, en tout cas.

Cet après-midi-là, c’était le premier entraînement de hockey de la saison. Nous nous affairions dans les vestiaires, avec un sentiment de chance. Notre formation nous paraissait formidable. Il y avait deux recrues québécoises du tonnerre, avec un accent français à couper au couteau et des barbes plus épaisses encore. Nous ne les connaissions que depuis une demi-heure, mais nous avions déjà donné à l’un d’eux le surnom de Pépé, comme le personnage de dessin animé Pépé le Putois. Et apparemment, nous n’allions pas tarder à en trouver un autre pour le deuxième Frenchie. Parce que nous étions d’humeur très créative.

J’avais presque terminé d’enfiler ma tenue, mais mon pull s’était accroché à un carré de Velcro qui dépassait de mon épaulière. Je me débattis pendant un moment, jusqu’à ce que quelqu’un arrive derrière moi et le remette en place en tirant d’un coup sec.

— Maintenant, tu es paré.

La voix et le coup de main venaient de mon amie Bella. Quand je me retournai pour la regarder, elle m’accorda ce sourire aux jolies fossettes dont elle avait le secret.

— Merci, maman, dis-je pour la taquiner.

Elle me donna un coup de pied aux fesses, suffisamment fort pour que je le sente à travers le rembourrage.

— Graham, tu es censé m’appeler Ô Votre Grandeur cette année, dit-elle. Pourquoi tu ne t’exercerais pas ? Vas-y, dis-le : « Merci, Ô Votre Grandeur. »

Bella était un drôle d’oiseau, mais dans le bon sens du terme. Fille riche de l’Upper East Side de Manhattan, c’était le fan de hockey le plus acharné que j’aie jamais connu, même si ses bourgeois de parents (je les avais déjà rencontrés) n’avaient jamais assisté à un match, et avaient encore moins daigné mettre les pieds dans les vestiaires d’une patinoire. Personne ne savait d’où Bella tenait son enthousiasme pour ce sport.

Sa passion insatiable pour le hockey n’était surpassée que par sa passion pour les joueurs. Je ne connaissais pas les chiffres exacts, mais j’étais presque certain qu’elle avait couché avec 75 % de l’équipe. Votre serviteur compris.

Ce serait la première saison où Bella serait avec nous à un poste officiel, en tant que manager étudiant. Décidément, le pouvoir lui montait à la tête. Je m’apprêtais à lui en faire la remarque, mais je n’en eus pas l’occasion car au même moment, Coach James ouvrit violemment la porte du couloir. Nous nous tournâmes vers lui comme un seul homme.

— Regardez-moi cette salle pleine de hooligans ! Mais vous savez ce que vous êtes ? Une bande de petits branleurs, tous sans exception. Bon, j’ai des annonces à faire. Alors fermez vos clapets et laissez-moi terminer. 

Son visage ridé se durcit.

— Commençons par la mauvaise nouvelle. Cet été, Bridger McCaulley a abandonné le hockey pour des raisons familiales. Je l’ai enguirlandé pendant une heure, mais ça n’a rien changé. Malheureusement, nous allons devoir nous passer de lui.

Un murmure mécontent s’éleva dans la salle. C’était un coup dur. McCaulley était un ailier solide et j’avais toujours apprécié ce gars-là.

— La bonne nouvelle, c’est que nous avons un nouveau joueur, un transfert de Saint-B. C’est un étudiant de deuxième année, en ligne d’attaque. Alors voilà, le Seigneur nous a repris un ailier, mais il nous en a accordé un autre.

Une deuxième silhouette apparut alors dans l’encadrement de la porte, un sac de hockey sur l’épaule. Quand j’aperçus son visage – ces grands yeux sombres et perçants sous un enchevêtrement familier de cheveux noirs brillants –, je fus déstabilisé comme jamais auparavant. Ma vision périphérique se brouilla et la voix du Coach fut noyée, comme si j’avais la tête sous l’eau. 

Ce fut un bruit soudain qui me ramena à la surface. Un instant plus tard, Bella me tendait mon casque, la mine perplexe. Je venais de le lâcher et il avait roulé par terre avec fracas.

Ce fut à ce moment que ma mémoire musculaire, développée après des années passées à dissimuler toutes sortes de réactions spontanées, se remit en marche. Je pris le casque des mains de Bella et en soulevai la grille, comme si je n’avais jamais rien vu de plus fascinant que ses mécanismes de fermeture.

J’entendais toujours la voix du Coach à l’autre bout de la salle, qui présentait le nouveau joueur.

— … Bonne vitesse de pieds et statistiques incroyables pour sa saison à Saint-B. C’est un formidable atout pour cette équipe. Je vous demande de faire un bon accueil à Johnny Rikker.

La mention de son nom me fit l’effet d’un coup de poing dans le ventre. Je me laissai tomber sur le banc derrière moi et me pliai en deux comme si j’avais été frappé en plein dans les abdos. Je me baissai et retirai mes protège-lames, pour justifier ma position repliée, la tête entre les jambes. Même enlever les bandes en caoutchouc de mes patins s’avéra plus difficile que d’habitude, car j’avais les mains tremblantes.

Bon sang, Graham, m’ordonnai-je. Ressaisis-toi.

— Hartley ! lança le Coach à notre capitaine d’équipe. Rikker peut prendre l’ancien casier de McCaulley. Ça te va ?

— Oui, répondit Hartley d’une voix sèche.

McCaulley était son meilleur ami depuis longtemps et Hartley ne semblait pas enchanté par cette situation.

— Viens par ici, dit-il néanmoins, en s’adressant au nouveau venu.

Ce nouveau dont j’allais devoir soigneusement éviter de croiser le regard à partir de maintenant et jusqu’à la remise de diplôme.

Je laçai une fois de plus mes patins, histoire de m’occuper.

Le Coach ajouta :

— En avant ! Sur la glace dans une minute, les jeunes.

Puis il disparut.

— Comment se fait-il que tu aies été transféré, au juste ? demanda Hartley à Rikker.

Il ne devait pas être le seul curieux, car le silence se fit dans les vestiaires. L’ACAA, l’association sportive universitaire, avait environ une centaine de règles pour encadrer les transferts entre équipes. En règle générale, si on voulait changer d’établissement pour jouer au hockey en première division, il fallait se mettre en retrait pendant une année.

J’entendis un ricanement familier et les cheveux se dressèrent sur ma nuque.

— Je ne pense pas que nous ayons le temps pour cette histoire maintenant.

Seigneur. Le son de sa voix me donnait l’impression d’être écorché vif. Ses intonations rauques me bouleversaient, réveillant toutes sortes de souvenirs. Des bons et des mauvais.

— … Je vous l’expliquerai plus tard, dit-il. Autour d’une bière. C’est le genre d’histoire qui nécessite de l’alcool.

Hartley étouffa un petit rire.

— D’accord. Mais avec un suspense comme ça, elle a intérêt à être bonne, cette histoire.

— Fais-moi confiance, chuchota Rikker.

J’étais incapable de rester assis plus longtemps. J’avais la sensation d’être sur le point d’exploser et je m’empressai de me lever pour rejoindre la porte donnant sur la glace. Je l’ouvris vivement et l’air froid de la patinoire me gifla aussitôt le visage. Je pris une profonde inspiration revigorante et descendis l’allée d’un pas précipité, le revêtement en caoutchouc s’enfonçant mollement sous mes lames en acier. Sans ralentir l’allure, je franchis le rebord et me propulsai sur la surface lisse.

Mon cœur cognait à tout rompre dans ma poitrine. Je fléchis les jambes et accélérai, survolant la glace. La balustrade qui filait à côté de moi devint floue. Si je patinais de toutes mes forces, je parviendrais à me calmer.

Il le fallait.  

* * *

Rikker

Au hockey, à la différence des autres sports, il n’y a pas beaucoup de temps morts. Et c’est bien dommage. Parce qu’après être entré dans ces vestiaires et avoir brièvement aperçu le visage de Michael Graham, j’en aurais eu grand besoin.

Je savais qu’il serait là. J’avais lu la liste des joueurs avant mon transfert. Et je croyais y être préparé. Après tout, j’avais eu cinq ans pour laisser libre cours à ma colère. Les cicatrices sur mon visage avaient guéri depuis longtemps et les côtes cassées n’étaient qu’un lointain souvenir. J’étais passé à autre chose à de nombreux égards.

En traversant cette salle bondée, je n’avais eu de lui qu’un aperçu fugace. Mais un coup d’œil m’avait suffi pour comprendre à quel point cela serait difficile. Car on ne se remet jamais vraiment de son premier amour, n’est-ce pas ?

En tout cas, c’était ce que me disaient les paroles des chansons populaires. 

Il avait pourtant changé physiquement. Pendant tout ce temps, je m’étais remémoré cet adolescent maigre et timoré qui m’avait laissé ensanglanté sur l’asphalte. Mais le Graham version 2.0, en train d’enfiler sa tenue dans un coin, était un grand malabar qui jouait en défense. Je n’avais pas besoin d’une vision aux rayons X pour deviner qu’il y avait de sacrés muscles sous ce rembourrage. Canon. Mais malgré ce nouveau corps de folie, c’étaient les mêmes yeux d’un bleu limpide qui fixaient le sol, encadrés par les cils blonds les plus épais que j’aie jamais vus chez un homme.

Et j’en avais vu beaucoup.

Quand je l’aperçus, mon cœur eut un véritable choc. Malheureusement, l’expression de son visage m’annonçait que j’allais au-devant de grosses difficultés. Parce que Monsieur n’avait pas l’air content de me voir.

Évidemment, cela n’avait rien d’étonnant. S’il avait voulu se souvenir de mon existence, il m’aurait appelé au cours de ces cinq dernières années. Ou envoyé un e-mail. Ou un texto. Je savais déjà qu’il en avait fini, et bien fini, avec moi.

Mais bon sang, sa mine renfrognée me faisait mal.

Or il n’y avait aucun temps mort. Ni dans la vie, ni au hockey. Je me pencherais sur la question une prochaine fois. Pour l’instant, l’heure était au hockey. Et dire que j’avais des choses à prouver à cette équipe, c’était un doux euphémisme. Le nouveau doit toujours prouver sa valeur, non ? Maintenant, prenez cette épreuve somme toute très classique et multipliez-la par cent. C’était ce que j’allais endurer quand ils apprendraient mon histoire.

Je sanglai mes protections en deux temps trois mouvements. Les autres étaient déjà sortis des vestiaires, à l’exception du capitaine. Ce type – qui s’appelait Hartley – semblait m’attendre.

— Ne te mets pas en retard pour moi, dis-je en tirant sur les lacets de mes patins.

— Ce n’est rien.

Il était debout et faisait tournoyer la palette de sa crosse sur le sol.

— Je connais déjà les discours du premier jour de la saison. Le Coach aime citer les présidents morts.

— Ah oui ?

Je jetai un regard circulaire. Les vestiaires avaient l’air flambant neufs.

— C’est joli, ici.

— N’est-ce pas ? acquiesça Hartley. C’était minable avant les rénovations. Maintenant, nous avons une nouvelle salle de muscu. De nouvelles douches. Tout est neuf.

Je me levai et traversai la salle sur mes patins, jetant un coup d’œil dans le coin, vers l’espace carrelé dans les douches adjacentes. 

— C’est peut-être pour ça que votre entraîneur m’a accepté. Parce que vous avez des cabines de douche fermées.

— Que veux-tu dire ?

Hartley n’avait pas saisi ma plaisanterie pas très fine, ce qui signifiait que le Coach ne lui avait pas encore parlé de moi.

J’aurais sans doute dû tenir ma langue, mais l’année qui venait de s’écouler m’avait essoré. Alors si Hartley devait en faire toute une histoire, autant le savoir tout de suite.

Je le regardai droit dans les yeux et annonçai :

— J’ai été transféré parce que Saint-B. m’a viré de l’équipe et que l’ACAA m’a rendu justice.

Je récupérai ma crosse et Hartley se tourna vers la porte de la patinoire, qu’il ouvrit pour me laisser passer.

— C’est bien. Mais je ne comprends toujours pas, dit-il en me précédant dans l’allée.

— L’entraîneur de Saint-B. est un catholique pur jus. Et une grenouille de bénitier, je suppose. 

Comme Hartley ne se retournait pas, je me lançai sans plus de préambules :

— Je suis gay, mec.

Hartley me tournait le dos, nous rejoignions la glace. Je sentis les secondes s’égrener tandis qu’il franchissait les trois derniers mètres qui le séparaient de la porte en plexi. Posant son gant sur la poignée, il se tourna enfin vers moi. Son expression était infiniment plus mature que ce dont j’avais l’habitude avec les sportifs de base.

— Le Coach n’intègre pas n’importe qui, dit-il. Il doit penser que tu représentes un bon atout pour l’équipe.

— C’est bien possible, répondis-je en espérant de toutes mes forces ne pas me tromper.

Hartley cala un gant sous son bras et referma son casque.

— Le département des sports a une position très claire sur le problème.

Pendant un instant, l’idée que je puisse être un problème me hérissa le poil. Mais Hartley était bien informé, car ce qu’il disait était vrai. L’une des raisons pour lesquelles j’avais été transféré à Harkness, c’était qu’ils prenaient l’aspect « libéral » des arts libéraux très au sérieux. Ils avaient même mené une campagne sur la diversité sexuelle dans le sport l’année dernière. Elle avait pour titre Si tu peux jouer, tu dois jouer. Sur le site web de l’université, j’avais regardé une vidéo de trois minutes pendant laquelle divers étudiants sportifs répétaient ce slogan, avant qu’un narrateur déclare que tous les étudiants étaient bienvenus dans les équipes de sport, quelle que soit leur orientation sexuelle.

C’était la démarche la plus progressiste que j’aie jamais vue. Et j’espérais du fond du cœur qu’ils étaient sincères.

— J’ai vu la vidéo, précisai-je. Cela dit, tu n’y apparais pas.

En d’autres termes : Et toi, qu’en penses-tu ?

— Tu n’as rien à en déduire, m’expliqua-t-il en riant. J’étais en repos forcé l’an dernier, et on ne peut pas dire que le Coach me portait dans son cœur à ce moment-là.

Il avait l’air dépité.

— Bienvenue à Harkness, mec. À toi de voir comment tu souhaites t’y prendre. Si tu veux que je dise un mot à l’équipe, n’hésite pas.

Son regard brun m’examinait. Jusqu’à présent, sa réaction était aussi positive que j’aurais pu l’espérer.

— Je ne sais pas encore comment je vais m’y prendre, répondis-je en toute franchise. Je n’ai encore jamais assumé devant mes coéquipiers. Et si je pouvais, je choisirais d’éviter.

Hartley ouvrit la porte de la patinoire.

— Tiens-moi au courant. Et maintenant, place au jeu.  

* * *

Je donnais tout ce que j’avais. Sans retenue. Je patinais comme si j’avais des démons aux trousses. Et c’était le cas. Parce qu’il s’agissait de ma dernière chance dans l’aventure du hockey. Le transfert d’une excellente équipe de hockey universitaire à une autre, ce n’était pas quelque chose qui arrivait tous les jours. J’avais une chance folle d’être là.

Si ça ne marchait pas, je n’aurais plus d’autres occasions. Et j’adorais ce sport. À vingt-et-un ans, en tant qu’étudiant de deuxième année, j’étais susceptible de jouer dans cette équipe pendant trois saisons. S’ils voulaient bien de moi.

Après un échauffement, que j’avais pratiqué comme s’il y avait un examen à l’arrivée, le Coach organisa un exercice de passes. Je m’y consacrai corps et âme. J’accordai chaque particule de mon attention aux palets qui volaient vers moi. C’était ce qui m’avait permis de ne pas perdre les pédales pendant cinq ans. Le hockey exigeait une concentration absolue sur le palet et sur les corps qui filaient autour de vous. Si vous laissiez votre esprit vagabonder, même une fraction de seconde, tout partait en vrille : l’adversaire vous reprenait le palet ou vous alliez vous écraser comme un insecte contre le plexi.

J’étais doué pour ça – pour mettre toute ma conscience dans le jeu. Quatre-vingt-dix minutes s’écoulèrent sans que je m’en rende compte. Quand l’entraîneur donna le dernier coup de sifflet, j’étais en nage. Lorsque je retirai mon casque de ma tête, de la vapeur d’eau s’en dégageait.

— La prochaine fois, nous travaillerons la mêlée, c’est promis, nous dit le Coach tandis que nous défilions devant lui, à bout de souffle. Je ne suis pas un sans-cœur.

Le Coach avait un mot gentil pour chaque joueur qui quittait la glace. « Pas mal, les feintes », disait-il. Ou encore : « Je veux retrouver cette niaque la prochaine fois. »

Je fus le dernier à sortir et il m’attrapa l’avant-bras.

— Bien joué, gamin. Si tes pieds sont toujours aussi rapides, tu n’auras de comptes à rendre à personne.

— C’est le but, répondis-je.

Le Coach ricana.

— J’ai un bon pressentiment. Tu vas les secouer un peu, mais ça ne peut pas leur faire de mal. Je te conseille de rester proche de ton capitaine, d’accord ? Hartley est un bon gars. Le meilleur.

— Compris, dis-je avant de me diriger vers les vestiaires.

* * *

Les casiers, comme je l’avais déjà remarqué, n’en étaient pas vraiment. À la place, les vestiaires de Harkness offraient de beaux placards en bois. Ils ressemblaient un peu à ceux que j’avais en maternelle, sauf que là, c’était une école de guerriers. Chaque gars disposait d’un mètre carré de rangement, avec de l’espace pour les patins, les protections, et même une étagère supérieure pour le casque. On se serait cru au Ritz Carlton plutôt que dans des vestiaires.

Tout était ouvert et aéré, ce qui était rudement bien pensé. Ainsi, les bonnes vieilles odeurs de transpiration étaient réduites au minimum. Si les rénovations avaient été bien faites – et je n’en doutais pas –, il devait aussi y avoir un système de ventilation du feu de Dieu.

Chaque emplacement était doté de son propre banc. En s’asseyant pour retirer ses patins, tout le monde se faisait face. Cet agencement donnait une impression d’espace, mais ce n’était pas l’idéal pour moi. Si je voulais convaincre mes nouveaux coéquipiers que je n’étais pas menaçant comme le diable, je ne pouvais pas me permettre de les regarder se déshabiller. Je décidai de me tourner dans l’autre sens et posai un pied sur le revêtement en caoutchouc du banc pour défaire mes lacets.

— Les serviettes sont dans le coin, me dit Hartley en retirant ses protections. C’est l’organisation de base.

— Merci.

— Tiens, tiens, bonjour ! retentit une voix féminine à mon oreille.

Je levai les yeux pour découvrir une très jolie fille aux cheveux bouclés qui me souriait, armée d’un porte-documents. 

— Je m’appelle Bella. Je suis le manager étudiant cette année. Alors si tu as besoin de quelque chose, viens me voir.

Puis elle posa la main sur ma joue en sueur et ajouta :

— Quoi que ce soit. 

L’instant d’après, elle était partie. Dans mon dos, j’entendis Hartley éclater de rire. Je risquai un œil dans sa direction et le découvris, un grand sourire aux lèvres.

— Elle n’est pas subtile, fit-il. Sois gentil quand tu lui diras non, d’accord ? Crois-moi, tu ne veux pas avoir Bella comme ennemie.

À ces mots, il se remit à rire. 

Comme il voudra. Je pris tout mon temps pour organiser mon casier. J’inscrivis RIKKER sur le tableau blanc au-dessus de mon placard, avec le marqueur prévu à cet effet. Ils avaient vraiment pensé à tout.

Hartley disparut pour se laver. Quand il revint, une serviette autour de la taille, je pris mon tour sous la douche. J’entrai dans la cabine flambant neuve et tirai le rideau derrière moi, avant de rester longuement sous le jet d’eau chaude. Quand j’émergeai enfin, il ne restait plus beaucoup de joueurs. Hartley était parti. Graham aussi. J’étais prêt à parier qu’il avait été le premier à s’enfuir des vestiaires après l’entraînement.

Sur la glace, j’étais resté trop concentré sur les exercices pour regarder autour de moi. J’avais pourtant remarqué que, chaque fois que j’affrontais un autre joueur sur la ligne d’attaque, le visage qui me faisait face n’était jamais celui de Graham.

Je ne m’attendais pas à recevoir un accueil chaleureux de sa part. Cinq ans plus tôt, il m’avait très clairement fait comprendre que nous n’étions plus amis. Ni rien d’autre. Graham avait décrété qu’il était devenu hétéro, il ne fallait pas être un génie pour s’en rendre compte. Ou du moins, il n’était pas près de faire son coming-out.

Il était sans doute en train de se torturer en ce moment même, craignant que j’entame une conversation en lançant : « Devinez ce que Graham a testé au lycée ? » Mais je ne ferais jamais une chose pareille. L’an passé à Saint-B., j’avais été forcé contre mon gré à révéler mon orientation sexuelle, et les conséquences avaient été désastreuses. Personne ne méritait cela. Je ne raconterais jamais d’histoires dans le dos de Graham, car je ne ferais que me rabaisser à leur niveau.

Cependant, il n’en savait rien. Et en me voyant, il avait dû avoir un sacré choc. J’espérais juste que Graham réussirait à s’en remettre, ne serait-ce que pour me serrer la main. Sinon, l’année s’annonçait vraiment très longue.

Quelqu’un avait ajouté un mot sur mon tableau blanc : « Pizzéria Capri, 19 h », pouvait-on lire. C’était signé « H ».

Hmm. Je pouvais l’interpréter comme une invitation ou comme un ordre.

Reste proche de ton capitaine, m’avait conseillé le Coach.

Bon, d’accord. J’y serais.

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S.P.