Extrait: En mâle de toi

En mâle de toi

Avril

 Traduit par Emmanuel Gros

Traduit par Emmanuel Gros

La file d’attente dans le café est un peu longue, mais je ne suis pas inquiet. Je serai à l’heure sur la glace. Il y a des semaines comme ça, où tout paraît facile.

Le week-end dernier, mon équipe s’est qualifiée lors du deuxième tour des play-offs de la NCAA, la ligue universitaire de hockey. On est en bonne voie pour les phases finales : les Frozen Four. En plus, j’ai eu la moyenne — allez savoir comment — à mon devoir d’histoire, celui que j’ai rendu alors que j’étais mort de fatigue. Et là, mon petit doigt me dit que le type devant moi n’est pas difficile, vraiment pas du genre à commander quelque chose d’improbable. Je l’ai compris rien qu’en voyant ses fringues.

En ce moment, tout me réussit. Je suis au top de ma forme. Mes patins sont affûtés et la glace est lisse.

La file avance et c’est déjà au tour de M. Tout-le-Monde de commander.

— Un café court. Sans sucre.

Qu’est-ce que je disais ?

Une minute plus tard, je suis au comptoir. J’ai tout juste ouvert la bouche que la serveuse se met à hurler comme une hystérique.

— Oh, mon Dieu, Ryan Wesley ! Félicitations !

On ne se connaît pas, mais il faut dire que cette semaine, avec le blouson que je porte, je suis presque aussi populaire qu’Harry Styles.

— Merci, ma belle. Un double-expresso, s’il te plaît.

— Tout de suite !

Elle aboie ma commande à sa collègue en ajoutant :

— Dépêche-toi ! On a un championnat à gagner !

Et pour couronner le tout, elle refuse mon billet de cinq dollars.

Je le glisse dans la boîte à pourboire avant de filer. Direction : la patinoire.

Quand j’arrive au centre d’entraînement, sur le campus de Northern Mass, je suis chaud bouillant. Je trace directement vers la salle de projection du complexe dernier cri. Le hockey, c’est ma passion. C’est toute ma vie. Dans quelques mois, je passe professionnel. Je n’attends que ça.

— Salut les filles.

C’est comme ça que je salue mon équipe, avant de me jeter dans le siège qui m’est réservé. On est tous assis en demi-cercle, face à l’écran géant au fond de la pièce. Les fauteuils sont en cuir capitonné. Non, ce n’est pas une blague. Bienvenue en première division !

Je me tourne vers Landon, l’un des défenseurs qui a intégré l’équipe récemment.

— Dis donc, t’as le teint un peu vert, mon gars. Toujours ton petit ventre qui te fait souffrir ?

Il me répond par un doigt d’honneur, mais sans grande conviction. Landon n’a vraiment pas l’air dans son assiette et ça ne m’étonne pas. La dernière fois que je l’ai vu, il suçait le goulot d’une bouteille de whisky façon film porno.

— Tu l’aurais vu rentrer chez lui ! lance Donovan, un junior de l’équipe. Il a fini en caleçon à essayer de sauter la statue en face de la bibliothèque.

Tout le monde éclate de rire — moi le premier. Si je ne m’abuse, la statue en question est un cheval en bronze. Un bel étalon que je surnomme Seabiscuit, en hommage au célèbre pur-sang. En fait c’est un monument à la mémoire d’un étudiant friqué qui a participé aux Jeux olympiques d’équitation, il y a de ça un siècle.

— Alors comme ça on voulait chevaucher Seabiscuit ?

Ses joues deviennent écarlates.

— Non, dit-il en fixant le sol.

— Si, corrige Donovan.

Les gloussements reprennent de plus belle, mais mon regard s’arrête de nouveau : cette fois-ci sur le très aimable Shawn Cassel, qui m’adresse un sourire moqueur.

On n’a qu’à dire que Cassel est mon meilleur ami. De tous mes coéquipiers, c’est celui dont je suis le plus proche. On se voit en dehors du hockey, tout ça. Pour autant, c’est rare que j’utilise l’expression « meilleur ami ». Des amis, j’en ai. Et même un paquet. Mais franchement, je n’irais pas jusqu’à dire qu’ils me connaissent vraiment. Cassel, lui, flirte avec ce niveau d’intimité.

Je lève les yeux dans sa direction.

— Quoi ?

Il hausse les épaules avant de me répondre. 

— Landon n’est pas le seul à s’être amusé cette nuit.

Il chuchote, mais ce n’est vraiment pas nécessaire : les autres membres de l’équipe sont tous en train de chambrer le pauvre Landon au sujet de son épopée équestre de cette nuit.

— Qu’est-ce que tu insinues ?

Un tic soulève le coin de sa bouche.

— J’insinue que de ton côté, tu t’es fait la belle avec l’autre toquard. À 2 heures du mat’, quand Em a fini par me ramener chez moi, vous aviez disparu tous les deux.

Haussement de sourcil de ma part.

— Je ne vois pas le problème.

— Oh, il n’y en a pas. C’est juste que je ne t’avais jamais vu t’en prendre à un hétéro.

Cassel est l’unique membre de l’équipe avec qui j’aborde ma vie sexuelle. Comme je suis le seul joueur de hockey gay — à ma connaissance —, je reste discret. Disons que quand on me pose la question, je ne m’esquive pas, mais sinon je garde l’information pour moi.

Honnêtement, mon orientation sexuelle est probablement le secret le moins bien gardé de l’équipe. Les gars sont au courant. Les coaches aussi. Et ça ne leur fait ni chaud, ni froid.

Cassel s’en soucie, lui, mais pas comme on pourrait s’y attendre. Ce n’est pas le fait que je me tape des mecs qui le tracasse ; ça, il s’en fiche éperdument. Par contre, il s’inquiète pour moi. Selon lui — et il me l’a déjà dit plusieurs fois — je perds mon temps en enchaînant les plans cul.

J’ai envie de le taquiner un peu :

— Qui t’a dit qu’il était hétéro ? 

Cassel prend un air étonné.

— T’es sérieux ?

Nouveau haussement de sourcil. Il se marre.

En fait, ça m’étonnerait que le petit camarade en question soit gay. Je dirais plutôt que c’est un hétéro qui avait une… curiosité à assouvir. Et pour être tout à fait franc, c’est justement ça qui m’intéresse. C’est beaucoup plus facile de s’amuser avec des mecs qui font semblant de vous avoir oublié à l’aube. Une soirée en boîte sans prise de tête, une pipe, une partie de jambes en l’air… Tout dépend de leurs limites une fois que l’alcool fait son effet. Et au matin, ils ont disparu du paysage. Pourtant, ils ont passé la nuit à fantasmer sur mes tatouages, à imaginer leur bite dans ma bouche, à caresser mon corps des pieds à la tête et à me supplier pour que je les touche à mon tour.

Avec un gay assumé, c’est tout de suite plus compliqué. Le risque, c’est que le mec veuille aller plus loin. Qu’il se mette à parler d’engagement. De promesses que je serais bien incapable de tenir.

Tout à coup, j’intègre ce que Cassel vient de me dire :

— Attends un peu ! Em t’a ramené chez toi ? Comment ça ?

Il serre la mâchoire.

— Il n’y a rien à ajouter. Elle s’est pointée au bar du campus et elle m’a sorti de la soirée.

Ses traits se détendent, mais pas complètement.

— Elle s’inquiétait pour moi. Comme je n’avais plus de batterie, je ne répondais plus à ses messages…

Je ne relève pas. Au début, j’essayais de lui faire comprendre que cette fille était débile, mais j’ai depuis longtemps abandonné.

— J’étais parti pour me prendre une sacrée cuite si elle n’était pas arrivée. Du coup… disons que c’est une bonne chose qu’elle soit venue me récupérer avant qu’il ne soit trop tard.

Je me mords la langue. Pas question que je m’immisce dans leur relation. Emily a beau être la fille la plus vache, la plus collante et la plus cinglée que je connaisse, ça ne me donne pas le droit de me mêler de ce qui ne me regarde pas.

— De toute façon, elle n’aime pas quand je fais la fête. Je n’aurais pas dû y aller, c’est tout…

— Tu n’es pas marié, à ce que je sache !

Merde, ça m’a échappé. Moi qui ne voulais pas donner mon avis…

Je me rends compte que Cassel est vexé. Obligé de rétropédaler :

— Désolé, oublie ce que je viens de dire.

Ses joues sont creusées, il serre les dents.

— Non, mais t’as raison. Merde. C’est vrai à la fin, on n’est pas mariés…

Il finit par marmonner quelque chose d’inintelligible.

— Quoi ?

— Je disais : « pas encore, en tout cas ».

— Pas encore ?

Horrifié, je répète ses derniers mots comme un robot.

— Bordel ! S’il te plaît, dis-moi que tu n’es pas fiancé à cette fille !

— Non. 

Réponse laconique. Puis il se remet à bredouiller à voix basse :

— Mais elle n’arrête pas de me dire qu’elle aimerait que je la demande en mariage.

Rien que d’y penser, j’ai les poils qui se dressent. Putain, je vais me retrouver témoin, c’est sûr.

Ça se fait de porter un toast sans mentionner la mariée ?

 

Heureusement, O’Connor, notre coach, entre dans la salle avant que cette conversation hallucinante avec Cassel ne me fasse devenir dingue.

À son arrivée, tout le monde se tait. C’est lui le chef. Ou plutôt le dictateur, ça lui correspond mieux. Beau gosse ; tire la gueule en permanence ; rasé à blanc — pas pour camoufler une éventuelle calvitie, non, simplement parce qu’il adore ressembler à un malade mental.

Il attaque la réunion en nous rappelant à chacun, tour à tour, nos erreurs lors de l’entraînement de la veille. En ce qui me concerne, ça s’avère parfaitement inutile : je sais là où j’ai merdé et ça me rend déjà suffisamment malade comme ça. J’ai foiré un engagement, j’ai fait des passes que je n’aurais jamais dû faire, j’ai raté un tir immanquable… L’un de ces entraînements où tout est à jeter, et je me suis déjà juré de me reprendre en main sur la glace demain.

On est en phase éliminatoire et il ne nous reste plus que deux matches décisifs à jouer. Il faut absolument que je reste sur le qui-vive. Je dois être hyper concentré. Ça fait quinze ans que Northern Mass n’a pas remporté le Frozen Four et en tant que meilleur buteur, je n’ai qu’un seul objectif : sceller cette victoire avant d’obtenir mon diplôme.

— Allez, au boulot ! lance le coach après avoir fini de nous pourrir. On va commencer par le match de la semaine dernière entre Rainier et Seattle.

Sur l’immense écran apparaît l’image d’une patinoire universitaire. L’un de nos ailiers gauches fronce les sourcils.

— Pourquoi on commence par Rainier ? C’est le Dakota du Nord qu’on joue au prochain tour.

— On s’intéressera au Dakota du Nord la prochaine fois. L’équipe qui me fait vraiment flipper, c’est Rainier.

Le coach effleure du doigt l’ordinateur portable posé sur le bureau et la vidéo se lance. Le brouhaha de la foule de supporters résonne à travers la salle de projection.

O’Connor prend un air grave :

— Si on rencontre ces mecs en finale, on va en baver. Regardez bien ce jeune gardien. Il est vif comme l’éclair. Il faut qu’on trouve son talon d’Achille et qu’on arrive à l’exploiter.

Je plonge dans l’action, en me concentrant sur le joueur en orange et noir qui défend les cages. C’est vrai qu’il a l’air vif. Le regard fixe, il est en train d’analyser la position des joueurs sur la glace, quand tout à coup il lève son gant et arrête net le premier tir. Il est rapide. Vigilant.

— Regardez bien comme il va contrôler ce rebond.

L’équipe adverse tente un nouveau lancer.

— Fluidité. Maîtrise.

Petit à petit, une sensation de gêne m’envahit inexplicablement. Sans que je comprenne pourquoi, le duvet de poils qui recouvre ma nuque se met à frissonner. Quelque chose chez ce gardien met mon instinct en éveil.

— Son angle de défense est parfait.

Le coach a l’air pensif. On dirait presque qu’il est impressionné.

Moi, en tout cas, je le suis. Cette saison, je n’ai suivi aucune équipe de la côte ouest. J’avais déjà trop à faire avec celles de notre zone. Tous ces matchs à analyser en vidéo pour trouver chaque fois une stratégie gagnante… Mais maintenant que les play-offs ont attaqué, il faut aussi s’intéresser aux autres équipes qu’on pourrait rencontrer jusqu’en finale.

Le match se poursuit et je continue à décortiquer les phases de jeu. Bon sang, ce joueur me plaît.

Ou plutôt, ce joueur me parle.

Le coach lâche son nom au moment exact où le lien se fait dans ma tête.

Jamie Canning.

— Il s’appelle Jamie Canning. C’est un semi-pro.

Nom. De. Dieu.

Tout à coup, mon corps se met carrément à trembler. Je sais depuis longtemps que Canning évolue à Rainier ; sauf que pour moi, aux dernières nouvelles, il avait été relégué comme gardien remplaçant. C’était la saison dernière. Il avait été détrôné par un étudiant dont j’ai oublié le nom et qui faisait des étincelles. Imbattable, soi-disant…

Alors, à quel moment Canning a-t-il repris sa place de titulaire ? 

Bon, je vais être honnête… c’est un joueur que je suivais de près à une époque. J’ai arrêté parce que ça commençait à devenir maladif. De son côté, je ne pense pas qu’il ait fait de même avec moi. Quand un ami vous lâche comme un connard, c’est rare de prendre de ses nouvelles.

Les souvenirs me sautent au visage et mon égoïsme me revient comme un coup de poing dans le ventre. Putain. J’ai vraiment foutu en l’air notre amitié. Je me dégoûte. Ce sentiment de honte était facile à ignorer tant que Canning se trouvait à des milliers de kilomètres, mais aujourd’hui…

La peur me prend à la gorge. Je vais le croiser à Boston pendant le tournoi. On va même probablement s’affronter sur la glace.

La dernière fois que je l’ai vu, que je lui ai parlé, c’était il y a environ quatre ans. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir lui dire ? Comment on s’excuse d’avoir sorti quelqu’un de sa vie sans la moindre explication ?

— Il n’a aucun défaut, dit le coach.

Je ne suis pas d’accord. Il se replie trop vite. Ça a toujours été son problème : il se rue vers le filet dès qu’un attaquant s’approche de la ligne bleue et il ne ferme pas assez l’angle de tir. Autre chose : il se sert tout le temps de ses protections, ce qui fait que le palais rebondit à chaque fois, alors qu’il pourrait l’arrêter.

Je dois me mordre les lèvres pour m’empêcher de dire à haute voix ce qui me passe par la tête. J’imagine que mes coéquipiers trouveraient ça bizarre si je me mettais à leur énumérer les faiblesses de Canning. C’est pourtant ce que je devrais faire. C’est le Frozen Four qui est en jeu, bordel.

En même temps, ça fait des années que je ne me suis pas retrouvé sur la glace avec lui. Peut-être qu’il a perfectionné son jeu depuis. Peut-être même qu’il a corrigé ses défauts.

Quant à moi… Rien n’a changé, mon point faible reste le même depuis toujours. Voilà ce que je me dis alors que j’observe Jamie Canning arrêter une nouvelle frappe étourdissante ; alors que j’admire sa grâce et l’extrême précision de ses déplacements.

Mon point faible, je le connais. C’est lui.

Poche | Amazon | Fnac | iBooks

S.P.