Extrait: Notre Année Trouble

« L’espoir est cette chose avec des plumes

Qui est perchée dans l’âme

Et chante une mélodie sans paroles

Qui ne s’arrête jamais. »

EMILY DICKINSON

 Traduit par Laure Valentin

Traduit par Laure Valentin

Corey

— Ça m’a l’air prometteur, dit ma mère en contemplant la façade couverte de lierre de la résidence universitaire. 

Je pouvais entendre l’excitation dans sa voix.

— Essaie ta nouvelle clé magnétique, Corey.

C’était le jour d’emménagement au Harkness College, et les parents des étudiants de première année arpentaient le campus en poussant des oh ! et des ah ! Comme vous l’apprendront les guides officiels, trois des six derniers présidents ont obtenu au moins un diplôme dans cette université fondée il y a trois cents ans. Et deux fois par jour, les étudiants de la Guilde des Carillonneurs grimpent les cent quarante-quatre marches de la tour Beaumont pour diffuser sur le campus la sérénade des cloches, lourdes de près d’une tonne chacune.

Malheureusement, l’intérêt que portait ma mère à la résidence universitaire n’était ni architectural ni historique. C’était la rampe d’accès aux personnes à mobilité réduite qui la fascinait.

Je fis rouler mon fauteuil jusqu’au lecteur de cartes, devant lequel j’agitai ma nouvelle clé magnétique de Harkness flambant neuve. Puis je poussai le bouton bleu sur lequel figurait un fauteuil roulant. Je retins mon souffle jusqu’à ce que la jolie porte cintrée commence lentement à s’ouvrir.

Après tout ce que j’avais traversé au cours de l’année passée, j’avais du mal à croire que c’était réellement en train d’arriver. J’y étais enfin.

Je m’engageai sur la rampe et pénétrai dans le bâtiment étroit, où je remarquai deux appartements, l’un sur ma gauche et l’autre sur ma droite. Tous deux avaient de larges portes – signe qu’ils étaient accessibles aux personnes handicapées. Droit devant s’ouvrait un escalier muni d’une belle rampe en chêne. Comme la majeure partie des vieilles résidences de Harkness, l’édifice n’avait aucun ascenseur. Je ne pourrais visiter aucune des chambres de l’étage dans mon fauteuil.

— Le sol est très plat, observa ma mère d’un air approbateur. Quand ils nous ont dit que le bâtiment avait quatre-vingts ans, j’ai eu quelques doutes.

C’était le moins qu’on puisse dire.

Le fait que mes parents m’aient suppliée de ne pas venir à Harkness n’était que le dernier trait d’ironie d’une longue série d’événements d’une ironie amère. Si ce jour-là les parents des autres étudiants de première année à Harkness déroulaient presque le tapis rouge devant leurs enfants, les miens enchaînaient les crises cardiaques à l’idée que leur petit bébé ait choisi une fac à plus de mille six cents kilomètres de chez eux, où ils ne pourraient pas la surveiller toutes les demi-heures.

Dieu merci. 

Après l’accident, mes parents m’avaient implorée d’attendre une année supplémentaire. Mais comment supporter une autre année sans rien faire, avec rien de mieux pour passer le temps que de nouvelles sessions de rééducation ? Quand j’avais tapé du pied – au sens figuré – pour aller à l’université, mes parents avaient changé de tactique. Ils avaient essayé de me convaincre de rester au Wisconsin. J’avais ainsi eu droit à un nombre incalculable de leçons angoissées sur le thème : « Pourquoi le Connecticut ? » ou encore « Tu n’as rien à prouver. »

Mais j’en avais envie. Je voulais avoir la chance de fréquenter le même établissement d’élite que mon frère. Je voulais être indépendante, je voulais un changement de cadre, et je voulais vraiment ôter le goût amer que l’année passée m’avait laissé dans la bouche. 

La porte sur ma gauche s’ouvrit brusquement et une jolie fille aux cheveux noirs et bouclés passa la tête au-dehors.

— Corey ! fit-elle, rayonnante. Je m’appelle Dana !

Lorsque le courrier révélant l’attribution des chambres était arrivé dans notre boîte aux lettres du Wisconsin, je ne savais pas trop à quoi m’attendre de la part de Dana. Toutefois, pendant le mois qui s’était écoulé, nous avions échangé plusieurs e-mails. Elle était originaire de Californie, mais elle était allée au lycée à Tokyo, où son père était homme d’affaires. Je l’avais déjà informée de mes particularités physiques. Je lui avais expliqué que je ne sentais plus mon pied droit, et aucune partie de ma jambe gauche. Je l’avais prévenue que j’étais en fauteuil roulant la majeure partie du temps, mais que, armée d’encombrantes attelles aux jambes et d’une paire de béquilles, je parvenais parfois à réaliser un très mauvais simulacre de marche. 

Et je m’étais déjà excusée pour cette attribution de chambre hors du commun – une colocation avec une infirme dans une chambre différente des autres étudiants de première année. Lorsque Dana s’était empressée de répondre que ça ne la dérangeait pas, une petite lueur d’espoir s’était éclairée au-dessus de mon épaule. Et cette petite chose ailée à plumes avait voleté autour de moi pendant des semaines, m’encourageant dans le creux de l’oreille.

À présent que je me trouvais en chair et en os en face d’elle pour la première fois, ma petite fée d’espoir faisait des pirouettes sur mon épaule. Je tendis les bras pour lui montrer le fauteuil.

— Comment m’as-tu reconnue ?

Ses yeux pétillèrent et elle répondit exactement ce qu’il fallait :

— Facebook, pardi ! 

Elle ouvrit grand la porte et j’entrai en faisant rouler mon fauteuil.

 

— Notre appartement est fabuleux, dit Dana pour la troisième fois. Nous avons au moins deux fois plus d’espace que les autres. Ce sera génial pour les fêtes.

C’était une bonne chose de savoir que Dana était le genre de compagne de chambre qui voyait le pichet de bière à moitié plein.

Et pour tout dire, notre appartement était vraiment superbe. La porte s’ouvrait sur ce que les étudiants de Harkness appelaient une « salle commune », mais que le reste du monde connaissait sous le nom de salon. Autour de la salle commune se trouvaient deux chambres séparées, chacune suffisamment vaste pour y manœuvrer un fauteuil. En guise d’ameublement, nous avions chacune un bureau et – détail plutôt curieux – un lit double.

— J’ai apporté des draps simples, dis-je, stupéfaite.

— Moi aussi, fit Dana en éclatant de rire. Peut-être que les chambres accessibles aux fauteuils roulants ont toutes des lits doubles ! Nous n’aurons qu’à faire un peu de shopping. Oh, ce n’est pas si grave ! 

Ses yeux brillèrent.

Ma mère, soufflant sous le poids de l’une de mes valises, entra dans la chambre.

— Du shopping pour quoi ?

— Des draps, répondis-je. Nous avons des lits doubles.

Elle joignit les mains.

— Nous vous conduirons chez Target toutes les deux, avant de partir.

J’aurais préféré me débarrasser de mes parents, mais Dana accepta sa proposition.

— D’abord, laissez-moi jeter un coup d’œil, dit ma mère. Peut-être aurez-vous besoin d’autre chose. 

Elle entra d’un pas traînant dans notre salle de bain privée. De grandes proportions, la pièce contenait une douche accessible aux personnes à mobilité réduite.

— C’est parfait, dit-elle. Nous allons ranger tes affaires et nous assurer que tu as un endroit pour faire sécher tes cathéters.

— Maman, la houspillai-je.

Je n’avais pas du tout envie de discuter de mes rituels bizarres devant ma colocataire.

— Si nous allons chez Target, lança Dana depuis la salle commune, nous devrions acheter des tapis. Ça résonne par ici.

Ma mère se précipita hors de la salle de bain pour m’humilier encore davantage.

— Oh, Corey ne peut pas avoir de tapis. Elle s’exerce toujours à la marche et elle risquerait de trébucher. Bon, où voulez-vous que Hank installe votre télévision, les filles ? demanda ma mère en regardant autour d’elle.

Je bondis sur l’occasion pour changer de sujet :

— Mon père va nous installer un écran plat et un abonnement au câble, dis-je à Dana. Si ça te va. Tout le monde n’a pas forcément envie d’avoir la télé.

Dana porta une main à son menton d’un air pensif.

— Personnellement, je ne regarde pas trop la télé…

Ses yeux brillèrent et elle ajouta :

— Mais il pourrait y avoir, euh, certaines catégories de personnes qui aimeraient se rassembler dans notre chambre, disons, lors des rencontres sportives ? 

Ma mère éclata de rire.

— Quelle catégorie de personnes ?

— Eh bien, vous n’avez pas encore rencontré notre voisin ? Il est en deuxième année.

Les yeux de ma nouvelle colocataire se tournèrent vers le couloir.

— En face ? demandai-je. Dans l’autre chambre accessible aux personnes à mobilité réduite ? 

Ce n’était pas exactement l’endroit où je m’attendais à rencontrer un beau garçon.

Elle hocha la tête.

— Tu verras. Attends un peu. 

 

Notre virée shopping mit bien plus longtemps que je ne l’avais escompté. Ma mère insista pour payer les nouveaux draps de Dana, en arguant que c’était de notre faute si on lui avait octroyé un lit aux dimensions particulières. Dana choisit un édredon orné d’une gigantesque fleur rouge. Pour ma part, j’optai pour une couette à pois. 

— C’est très guilleret tout ça, lança ma mère d’un air ravi.

Elle avait toujours aimé les couleurs vives, mais après l’année que nous venions de passer, elle s’y raccrochait comme à une bouée de sauvetage. 

— Nous allons prendre l’ensemble de draps assortis, les filles. Et… ajouta-t-elle en tournant dans l’allée suivante. Un oreiller supplémentaire pour chacune. Ces lits paraîtraient bizarres sinon.

— Elle n’est pas obligée de nous offrir ça, chuchota Dana.

— Bah, laisse-la faire, répondis-je. Approche…

Je lui fis signe de se pencher vers moi pour que nous puissions échanger quelques mots en privé.

— Va jeter un œil aux tapis. Si tu trouves quelque chose qui te plaît, nous reviendrons une prochaine fois.

Elle me regarda en fronçant les sourcils.

— Mais, je croyais que…

Je levai les yeux au ciel.

— Elle dit n’importe quoi.

Dana me fit aussitôt un clin d’œil et se glissa dans l’allée des tapis. 

 

Lorsque nous rentrâmes, mon père se tenait au milieu de notre salon vide. Il passait les chaînes en revue sur la télévision qu’il avait fixée contre le mur. 

— Mission accomplie ! lança-t-il.

— Merci, papa.

Il eut un sourire las.

— De rien.

Si ma mère avait été insupportable cette année, ma relation avec mon père était encore plus délicate. Autrefois, lui et moi parlions de hockey sur glace toute la journée. C’était notre passion commune, ainsi que son gagne-pain. Mais à présent, un silence gêné s’était installé entre nous. Le fait que je ne puisse plus patiner l’avait anéanti. Il avait vieilli de dix ans depuis mon accident. J’espérais qu’avec mon départ, il pourrait retrouver ses anciennes habitudes. 

Je devais faire comprendre à mes parents que l’heure était venue pour eux de rejoindre le couloir et de mettre les voiles.

— Écoutez, un barbecue est organisé pour les étudiants de première année sur la pelouse. Dana et moi, nous allons y aller. Ça commence bientôt.

Ma mère se tordit les mains.

— Attends. J’ai oublié d’installer ta veilleuse.

Elle se rua dans ma chambre, tandis que je me retenais de pester tout bas. Sérieusement ? Je n’avais pas eu de veilleuse depuis mes sept ans. Et quand mon frère était venu étudier à Harkness quatre ans plus tôt, ils n’en avaient pas fait une telle histoire. Damien avait simplement reçu un billet d’avion et une tape sur l’épaule.  

— Elle ne peut pas s’en empêcher, me dit mon père en remarquant ma mine contrariée.

Il ramassa ses outils sur le sol et se dirigea vers la porte.

— Ça ira, tu sais, lui dis-je en roulant derrière lui.

— Je le sais, Corey.

Il posa une main sur ma tête avant de la retirer.

— Au fait, papa ! J’espère que vous aurez une super saison.

Son regard semblait creux.

— Merci, ma puce.

Dans d’autres circonstances, il m’aurait souhaité la même chose. Il aurait inspecté mes jambières et nous aurions trouvé un coin de la pièce où ranger mon sac de hockey. Il aurait acheté des billets d’avion pour venir assister à l’un de mes matchs. 

Mais désormais, rien de tout cela n’aurait lieu. 

Nous nous contentâmes de sortir ensemble dans le couloir, sans dire un mot. Soudain, mes pensées furent interrompues lorsque mon regard se posa sur le garçon qui accrochait un tableau blanc sur le mur devant la porte d’en face. Mon premier aperçu me dévoila un dos athlétique et des bras musclés. Il essayait de planter un clou sans faire tomber ses béquilles.

— Et merde, lâcha-t-il à mi-voix lorsque l’une d’elles dégringola malgré lui.

Lorsqu’il se retourna, il me fit l’effet d’une éclaircie après une journée pluvieuse. 

Pour commencer, son visage avait la beauté d’une star de cinéma, avec des yeux marron étincelants et d’épais cils noirs. Ses cheveux bruns ondulés étaient un peu ébouriffés, comme s’il venait d’y passer ses doigts. Il était grand et bien charpenté, sans être trop costaud. Il n’avait pas le corps massif d’un joueur de football américain, mais il était sportif, à n’en pas douter.

C’était évident.

Waouh.

— Salut, dit-il.

Une fossette se creusa sur sa joue. Salut à toi, beau gosse, répondit mon cerveau. Malheureusement, ma bouche resta muette. Au bout d’un moment, je pris conscience que je fixais ses belles lèvres, figée comme Bambi dans la forêt. 

— Salut, répondis-je d’une voix crispée, au prix d’un gros effort.

Mon père se pencha pour ramasser la béquille que cette magnifique créature venait de laisser tomber.

— C’est un sacré plâtre que tu as là, dis-moi.

Je sentis mes joues virer au rouge en baissant les yeux sur son plâtre, balayant tout son corps au passage. La fin de mon examen minutieux révéla une jambe très musclée. L’autre était enveloppée dans un plâtre blanc.

— N’est-ce pas qu’il est beau ?

Sa voix avait une rudesse toute masculine qui me donna le frisson. 

— Elle est cassée à deux endroits.

Il tendit la main vers mon père.

— Je m’appelle Adam Hartley.

— Enchanté, Monsieur Hartley, dit mon père en lui serrant la main. Frank Callahan. Ça doit faire mal.

Adam Hartley baissa les yeux sur sa jambe.

— Eh bien, Monsieur Callahan, vous devriez voir dans quel état s’est retrouvé l’autre gars.

Le visage de mon père se crispa, mais mon voisin afficha aussitôt un sourire éclatant.

— Ne vous inquiétez pas, Monsieur. Votre fille n’a pas emménagé en face d’un bagarreur. La vérité, c’est que je suis tombé.

Le soulagement qui se lisait sur le visage de mon père était impayable. J’éclatai de rire, tirée de mon hébétude admirative. Mon nouveau voisin se tourna vers moi et je fis rouler mon fauteuil jusqu’à lui pour lui serrer la main.

— Bien joué, lui dis-je. Je m’appelle Corey Callahan.

— Ravi de te rencontrer, fit-il en refermant sa grande main autour de la mienne.

Il baissait sur moi ses yeux marron clair et je remarquai que leurs iris étaient entourés d’un cercle plus sombre. Il se penchait vers moi pour me serrer la main et je me sentis un peu gênée. Bon sang, ce qu’il faisait chaud brusquement ! 

Ce moment magique fut instantanément interrompu par une voix haut perchée à l’intérieur de sa chambre.

— Hartleeeey ! J’aimerais que tu accroches cette photo pour que tu ne m’oublies pas quand je serai en France. Mais je ne sais pas sur quel mur la suspendre !

Hartley leva les yeux au ciel, imperceptiblement.

— Alors tires-en trois autres exemplaires, mon cœur, lança-t-il. Comme ça, il y en aura un sur chaque mur. 

Mon père sourit et rendit à Hartley sa béquille.

— Chéri, reprit la voix. Tu as vu mon mascara ?

— Tu n’en as pas besoin, ma belle ! répondit-il en calant les deux béquilles sous ses bras.

— Hartley ! Viens m’aider à chercher.

— Bah, ça ne marche jamais, dit-il en faisant un clin d’œil.

Puis il inclina la tête vers la porte ouverte de sa chambre. 

— C’était sympa de vous rencontrer. Je dois aller résoudre le grand mystère du maquillage perdu.

Il disparut à l’instant où ma mère émergeait de mon appartement, la mine pincée.

— Tu es sûre que nous ne pouvons rien faire d’autre pour toi ? demanda-t-elle d’un air anxieux. 

Garde ton calme, m’ordonnai-je. Le baby-sitting est bientôt terminé. 

— Merci pour votre aide, dis-je. Mais je crois que c’est bon, maintenant.

Les yeux de ma mère s’embrumèrent.

— Prends bien soin de toi, mon bébé, dit-elle d’une voix cassée. 

Elle se pencha et me serra dans ses bras, écrasant ma tête contre sa poitrine.

— Promis, maman, soufflai-je.

Mes paroles étaient étouffées. Elle prit une grande inspiration et parvint à se ressaisir.

— Appelle-nous en cas de besoin. 

Elle poussa la porte d’entrée de la résidence. 

— … Mais si tu n’appelles pas de quelques jours, nous ne paniquerons pas, ajouta mon père.

Enfin, il m’adressa un petit signe de la main en guise d’au revoir et la porte se referma derrière lui. Ils étaient partis.

Je poussai alors un soupir de pur soulagement. 

 

Une demi-heure plus tard, Dana et moi nous mîmes en route pour le barbecue. Elle traversa la rue d’un pas léger et je la suivis dans mon fauteuil. À l’Université de Harkness, les étudiants étaient répartis en douze résidences. C’était un peu comme à Poudlard, en plus grand et sans les choixpaux. Dana et moi avions été affectées à la résidence Beaumont, où nous habiterions dès notre deuxième année. Tous les étudiants de première année, en revanche, vivaient ensemble dans les bâtiments regroupés autour de la vaste Cour des Nouveaux.

Tous les étudiants de première année, sauf nous.

Notre résidence n’était pas loin, juste de l’autre côté de la rue. Mon frère m’avait expliqué que le bâtiment McHerrin répondait à toutes sortes de besoins : il hébergeait les étudiants dont les résidences subissaient des rénovations, ou encore les étudiants étrangers en visite pour un semestre.

Et apparemment, c’était aussi à McHerrin qu’on logeait les estropiés dans mon genre.

Dana et moi franchîmes deux portails en marbre, attirées par les arômes de poulet grillé. C’était la Cour des Nouveaux, où chaque bâtiment était plus élégant et plus ancien que le précédent. Des marches en pierre plutôt raides menaient aux portes en bois sculpté. Je ne pouvais m’empêcher d’admirer comme une touriste leurs façades richement ouvragées. C’était l’université de Harkness, avec ses gargouilles en pierre et ses trois siècles d’histoire. Les lieux étaient somptueux, à défaut d’être accessibles aux personnes handicapées. 

— Je tiens à te dire que je suis désolée. À cause de moi, nous n’habitons pas dans la Cour des Nouveaux avec le reste de notre promotion, dis-je en reprenant le jargon de mon frère pour désigner les étudiants de première année. C’est franchement injuste que tu sois coincée à McHerrin avec moi.

— Corey, arrête de t’excuser ! insista Dana. Nous allons rencontrer des tonnes de gens. Et nous avons un super appartement ! Je ne me fais aucun souci.

Ensemble, nous approchâmes du centre de la pelouse, où une tente était dressée. Des notes de guitare flottaient dans l’air chaud de septembre, tandis que l’odeur du charbon faisait frémir nos narines.

Je n’aurais jamais cru arriver à l’université en fauteuil roulant. Certains affirment qu’après avoir frôlé la mort, ils apprennent à apprécier davantage la vie. Ils cessent de tout prendre pour acquis.

Parfois, j’avais envie de frapper ces gens-là. 

Mais ce jour-là, je les comprenais. Le soleil de septembre était chaud, ma colocataire était aussi amicale en personne que par e-mail. Et je respirais. Alors oui, j’avais tout intérêt à savoir apprécier tout ça.

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S.P.