Extrait: Ancrage

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CHAPITRE UN

Jude

Niveau de manque : 5

La dernière fois que j’ai traversé Colebury dans le Vermont, j’étais au volant d’une Porsche 911 de 1972, remise à neuf et agrémentée d’une toute nouvelle peinture aubergine.

Comparez et jugez par vous-même : trois ans plus tard, je descends Main Street avec fracas dans une carcasse, une Dodge Avenger modèle 1996 que je viens d’acquérir pour neuf cents balles. L’aile avant droite est maintenue par de l’adhésif.

Cette poubelle ne m’aurait pas vraiment dérangé si cette Avenger et moi n’avions pas autant de points communs. On a tous les deux fini dans le caniveau, l’âme et le corps en morceaux. Le pot d’échappement du véhicule est défoncé. Les fils qui pendouillent sous le tableau de bord s’avèrent être une parfaite métaphore de mes nerfs à vif. Ça fait cinq mois que je suis sorti de cure de désintoxication et je n’arrive toujours pas à dormir plus de trois heures d’affilée.

Le jeune adolescent arrogant que j’ai été n’aurait jamais pris cette pente-là, mais l’avis de ce punk ne m’importe plus à présent. Je hais ce type. Et puisque je fais la liste des changements, je devrais ajouter que la dernière fois que j’ai traversé Colebury dans le Vermont, j’étais complètement défoncé, je planais sous opiacés.

Aujourd’hui, je suis raide sobre. Donc, j’ai au moins ça pour moi.

Dans la colonne des moins, je suis un vrai criminel aux yeux de la loi. J’ai pris trente-six mois pour possession de stupéfiants et homicide involontaire au volant d’un véhicule. J’ai très peu d’argent et encore moins d’amis. La seule part de chance dans ma vie – ce job qui m’a sauvé la vie dans un verger du coin – vient juste de prendre fin. En novembre, il n’y a plus de pommes à ramasser ni à vendre. Rentrer chez moi est donc ma seule option.

Comme d’habitude, il n’y a pas de circulation à Colebury, pas d’heure de pointe dans cette petite ville du Vermont où j’ai grandi. C’est plutôt une minute de pointe, je dirais, mais elle n’a pas encore commencé. Je prends un dernier virage, les maisons deviennent plus petites et les trottoirs plus irréguliers. Trois ans ont passé, et je connais toujours cet endroit comme le fond de ma poche.

Je ne serais jamais rentré si j’avais pu faire autrement.

Je me gare sur la propriété de mon père avant de couper le moteur vrombissant de cette casserole. À l’angle, le concessionnaire Nickel Auto Body. À gauche, notre petite maison avec le porche qui s’affaisse, à droite un immense garage automobile.

Quand j’étais ado, je me disais que sur la pancarte il devrait y avoir marqué Nickel et Fils. L’année qui a suivi ma sortie du lycée, j’ai travaillé ici au moins autant d’heures que lui. Mais je n’ai jamais demandé à mon père de changer l’enseigne, parce que pour ça, il aurait fallu avoir une conversation. Mon père ne converse pas. Il ne félicite pas non plus, il n’engueule pas non plus.

Il boit à la place.

Je gare l’épave dans l’allée, entre le garage et la maison.

À mon arrivée, mon père s’extirpe de l’ombre du garage. Je le vois passer la porte au ralenti, reluquant la voiture inconnue. Il espère sans doute que ce n’est pas un créancier.

Je sors de la voiture, guettant une réaction sur son visage

Il cligne des yeux, deux fois. C’est tout. Je lance « Hey » en me penchant sur la banquette arrière pour y attraper les deux sacs qui contiennent tout ce qui me reste.

— T’es sorti, dit-il.

Merci, perspicace, dis donc !

— Je suis sorti depuis six mois, je ramassais des pommes à Orange County.

— Ah.

Toute ma vie, je ne l’ai entendu prononcer que des phrases d’un ou deux mots, tout au plus. Maintenant que j’ai passé pas mal de temps dans des réunions pour soigner mes addictions, je me dis que son silence est sans doute un moyen d’éviter de bafouiller, de manger ses mots.

Il est presque deux heures, ce qui veut dire qu’il a sans doute déjà avalé la moitié de sa flasque.

— Alors… (Je me racle la gorge, en me demandant ce qui va se passer ensuite.) Comme il n’y a plus de boulot à la ferme avant le printemps… je me disais que je pouvais rester dans mon ancienne chambre, si elle est disponible.

Je lève la tête et jette un œil à la petite fenêtre étroite au-dessus du garage. Il y a toujours les mêmes rideaux jaune délavé.

Je le vois me dévisager, les yeux plissés. Après une pause, il laisse échapper un « Ouais… OK ».

J’ajoute « je suis sevré », juste au cas où il se poserait la question. À la différence d’un grand nombre de drogués que j’ai rencontrés, je n’ai jamais eu de vrai conflit avec mon père à propos de la drogue. Il ignorait le sujet. Il m’ignorait. La dernière fois que j’ai vu mon père, c’était au cours du premier mois de ma peine. Il est venu me rendre visite en prison une fois en tout et pour tout. Vingt longues minutes, chargées de tension, à se regarder l’un l’autre, installés de part et d’autre d’une table déglinguée, à essayer de trouver quelque chose à se dire. Ça a été mon seul visiteur pendant les trois ans.

Pour être honnête, une autre personne a essayé de me rendre visite. Mais je ne voulais pas la voir.

— D’ailleurs…

Je plonge la main dans mon sac, à la recherche de mes clés. Je n’en ai que quelques-unes : celle de la Dodge, celle du garage, celle de ma chambre et une quatrième, que je défais de l’anneau de métal en y glissant mon ongle. Une fois séparée des autres, je la tends à mon père.

Doucement, il me la prend des mains.

— Pourquoi ? me demande-t-il simplement.

Je jette un œil vers la maison dans laquelle j’ai grandi.

— Tu gardes sûrement de l’alcool dans la maison. Je ne bois plus. C’est plus simple pour moi si je me tiens à distance.

Il me dévisage à nouveau, mais cette conversation ne se passe pas trop mal. J’ajoute :

— Et je peux travailler aussi.

Il faut que je travaille, bien entendu. Après l’achat de la vieille Dodge et les réparations, je dois me remettre à flot, mes économies vont en prendre un coup. J’ai mis de côté la majeure partie de l’argent que j’ai gagné en travaillant au verger, puisque j’étais nourri et blanchi, mais pas suffisamment pour repartir de zéro ailleurs. Pas encore.

Je serais bien resté travailler dans cette ferme pour toujours. Vivre ici au-dessus d’un garage, entouré de fantômes, dans une ville où je sais pertinemment comment trouver de la drogue ? Ça va être la chose la plus dure que j’ai jamais faite.

— Pas trop de boulot en ce moment… je n’ai rien à faire aujourd’hui à part une rayure de carrosserie, dit mon père.

Ça ne m’étonne pas. Dans le bon vieux temps, même au sommet de ma période de drogué, j’ai fait pas mal de réparations pendant que mon père « gérait » le lieu. Il a dû perdre des clients quand je suis parti en prison. Impossible qu’il se secoue pour garder le rythme après mon arrestation.

Je garde un ton neutre, parce que je ne veux pas l’énerver.

— Je me disais que je pourrais mettre une pancarte pour offrir la pose de pneus neige pour quarante balles.

— Ça peut marcher, dit-il en marmonnant.

— Je vais essayer, dis-je très vite.

On se dévisage un instant. Je m’attendais à ce qu’il ait l’air bien plus vieux. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce que moi-même j’ai l’impression d’avoir cent ans.

Fin de la conversation, mon père fait un geste vers le garage.

— Faut que j’y retourne.

— Oui.

En s’éloignant il désigne la Dodge.

— C’est une vraie poubelle, ça !

— J’avais remarqué.

Et voilà. Les retrouvailles père/fils les plus étranges de l’univers viennent de prendre fin. Je laisse échapper un long soupir de soulagement en regardant son bleu de travail s’engouffrer dans le garage. Il n’a sans doute pas vu l’intérieur d’un lave-linge depuis que j’ai été envoyé en prison.

Il ne m’a pas renvoyé, c’est déjà un bon point pour moi. Mon sac sur l’épaule, je descends l’allée, entre la maison et le garage. Rien n’a changé ici non plus. La peinture s’écaille toujours, et des herbes mortes pointent dans les crevasses de l’asphalte.

Dans le Vermont, on appelle le mois de novembre la « saison des bâtons ». C’est un mois sombre après que toutes les couleurs de l’automne se sont évanouies avec les feuilles.

Le soleil se couche chaque jour à 16h30, et la neige blanche n’est pas encore là pour purifier tous nos péchés.

L’allée se termine par un cul-de-sac où se trouvent les escaliers usés qui montent directement à ma chambre, mais je n’arrive même pas jusque-là. En tournant à l’angle de l’allée, je manque trébucher sur une voiture basse, garée serrée contre le mur arrière du garage. Elle est complètement recouverte d’une épaisse bâche noire.

Quand je vois ça, mon cœur s’emballe. Mon corps réagit comme à la découverte d’un cadavre.

Et d’une certaine manière, c’est vraiment ça.

Je me penche en avant, j’attrape un coin de la bâche et la soulève de quelques centimètres. En dessous, je découvre exactement ce que je craignais : une touche de peinture aubergine. C’était une couleur de sortie d’usine pour la Porsche en 1972.

Je laisse retomber la bâche et je fais un pas en arrière, comme si je venais d’être surpris en train de faire quelque chose d’illégal. Je n’ai pas la moindre idée de la raison pour laquelle ce symbole matériel, preuve de ma stupidité, se trouve là. Dans mon esprit, c’était comme si elle s’était évaporée en même temps que la vie qu’elle a fauchée il y a trois ans de ça. Si je m’étais interrogé une seconde sur l’endroit où elle pouvait se trouver, j’aurais certainement supposé que mon père l’avait vendue pour une misère. Il a toujours été partisan du moindre effort.

Mais voilà, elle se trouve précisément là où, plusieurs fois par jour, je vais devoir passer devant et la voir, tout en essayant de faire abstraction du siège passager enfoncé à cause de l’impact contre l’arbre.

Au moins la bâche dissimule l’absence de pare-brise à travers lequel un joueur de lacrosse1 de quatre-vingt-dix kilos a volé vers sa mort, se brisant le cou sous le choc.

Debout, là, à observer la coquille vide de ma vie d’avant, ça commence à me démanger. Pas à me démanger littéralement. Mais « démanger » est le mot le plus approprié pour décrire le manque de drogue. Je sens comme un tressautement incessant dans mes membres et un vide dans ma poitrine. Certaines personnes décrivent ça comme de la faim ou de la soif. Mais ce n’est pas exactement ça non plus.

Quel que soit le nom qu’on lui donne, il y a cette douleur au fond de moi que j’ai envie d’apaiser. Et je traverse chaque journée un peu perdu, à essayer de combler un vide dans mon âme.

Mais ça ne disparaît jamais. Cinq mois après ma sortie de cure de désintoxication, j’éprouve toujours exactement ce même sentiment. Ça se manifeste quand je suis stressé ou que je m’ennuie. Ça se manifeste quand je suis fatigué ou sous-alimenté. Parfois, ça se manifeste même quand tout va bien.

Ça ne cessera jamais. Il n’y a pas de remède. Tu vis avec. Point.

Les bords de la bâche se soulèvent avec le vent, comme pour me défier.

En cure, ils disaient toujours : « Bouge. Pense à autre chose. » Donc, c’est ce que je fais. Je hisse mon sac à dos sur mon épaule. Je contourne la Porsche sans la toucher et j’emprunte le vieil escalier de bois en montant les marches deux à deux jusqu’à ma chambre.

Je ne suis pas venu ici depuis plus de trois ans, mais ça me paraît étrangement familier de glisser ma clé dans la serrure et de pousser cette porte.

Le renfermé. Première réaction. Puis le bordel. Je n’ai pas grand-chose qui m’appartienne, mais tout ce que j’ai est là, disséminé dans la chambre, comme si un tremblement de terre avait touché juste cette pièce.

Ma chambre a été fouillée, et sans précaution aucune. Les tiroirs des commodes sont ouverts, leur contenu répandu au sol. Le matelas est retourné, quelqu’un a cherché en dessous. Les objets sur mes étagères sont sens dessus dessous.

Je laisse tomber mon sac sur le lit encombré et je traverse la chambre vers la salle de bains. Mon regard est attiré par une bouteille de shampoing rose qui a patienté ces trois années dans ma douche.

C’était à elle. À Sophie.

Je tends la main et je cueille la bouteille de shampoing sur l’étagère dans la douche, j’ouvre le bouchon et l’odeur me submerge immédiatement : pomme verte. Planté là, debout, je me souviens de l’odeur de Sophie, c’est comme un coup de poing dans le ventre. De tout ce que j’ai perdu, ma bonne réputation, la chance d’obtenir un boulot décent, ma voiture remise à neuf avec soin, rien ne m’importe autant que Sophie. Elle est sortie de ma vie, et c’est irrémédiable. Impossible de rattraper ça.

Au bout d’une minute, je me rends compte que je suis toujours là, debout dans ma chambre en chaos, le nez collé à un shampooing comme un imbécile. Mais il n’y a pas de honte à ce que quelqu’un vous manque. Croyez-moi, la honte, ça me connaît. La montagne de choses dont j’ai honte est aussi haute que le mont Mansfield. Mais le fait qu’elle me manque n’est pas un crime. Elle manquerait à n’importe qui.

Je rebouche la bouteille et je la repose à sa place. Puis je me dirige vers les toilettes, qui sont le vrai problème. Je commence par tirer la chasse, simplement pour m’assurer qu’elle fonctionne, parce que je pourrais bien avoir des choses à y jeter incessamment.

Puis vient le plus dur.

Je jette un œil au réservoir en me demandant ce que je vais bien pouvoir trouver à l’intérieur. Rien, sans doute. Ce n’est pas vraiment une planque des plus originales, mais quand je stockais mes cachetons, ce n’était pas pour les cacher aux flics qui auraient très bien su où les trouver. Je les cachais juste à Sophie.

J’étais tellement fier de la manière dont je réussissais à séparer mes deux amours l’un de l’autre, la drogue et ma copine. Même quand je sniffais une quantité improbable de cocaïne, j’étais toujours opérationnel dans le garage et toujours un très bon amant. Quel exploit !

Jusqu’à la nuit où tout a basculé.

Depuis cette terrible nuit, j’ai joué au jeu du « et si » plus d’une fois. Et si elle avait su ? Et si j’avais admis que j’avais un problème plus tôt ? Et si j’avais déraillé pour un plus petit truc, avant le désastre ?

« Et si », c’est un raisonnement vain. Demande à n’importe quel drogué.

Doucement, je soulève le couvercle poussiéreux et je jette un œil à l’intérieur comme si un serpent allait me mordre. En réalité, les pilules que j’ai tenues à l’écart de ma vie ces derniers mois sont bien plus cruelles qu’un serpent.

Il n’y a rien. Ma vieille planque a été découverte, et quelles qu’aient été les provisions stockées ici le pire soir de toute ma vie, il y a longtemps qu’elles n’y sont plus, elles ont été trouvées par la police et conservées dans un dossier de preuves je ne sais où, là où ils gardent les stupéfiants trouvés sur des losers comme moi.

Dieu merci, ce n’est pas aujourd’hui que je vais me tester.

J’aurais certainement jeté les pilules aux toilettes sans réfléchir mais, tant que tu ne les as pas dans le creux de la main, tu ne sais jamais ce que tu vas faire. Il y aurait eu une chance que j’en empoche une, juste en cas d’urgence.

Mais pour un accro comme moi, cette urgence se serait inévitablement produite dans l’heure.

En cure de désintoxication, j’ai aussi appris que le taux de rechute pour les drogués aux opiacés est de cinquante pour cent. Ces derniers temps, cette petite donnée statistique déprimante me trotte dans la tête toute la journée. « Mais ça veut dire que presque la moitié d’entre nous ne rechute pas, avait souligné une âme optimiste dans notre thérapie de groupe. On peut choisir d’être dans cette moitié-là. »

Plus facile à dire qu’à faire.

Je ressens la première vague de soulagement depuis mon arrivée en ville ; je replace le couvercle. Puis je me lance dans le rangement. Je défais le lit duquel s’échappe un nuage de poussière. Je tousse. Il faut que j’aère cette chambre. Que j’aère mes poumons. Que j’aère toute ma putain de vie.

*
*     *

Ça m’a pris plusieurs heures pour rendre la pièce à peu près habitable. Je traîne l’aspirateur du garage jusqu’en haut pour m’attaquer à la poussière. Je fais une visite au lavomatic et je passe dans un fast-food me prendre un menu que je mange dans mon immonde voiture pendant que mes draps et mes serviettes sèchent. Rien à voir avec les repas faits maison qu’on me servait à la ferme Shipley, mais ça fait l’affaire.

À la nuit tombée, je suis en mesure de faire mon lit avec des draps propres et de m’y effondrer. J’éteins la lampe et je laisse mes yeux s’accoutumer aux ombres de mon ancienne chambre. En ce moment, m’endormir m’est extrêmement difficile et rester endormi quasiment impossible. À la ferme Shipley, je partageais un dortoir avec trois autres types. Je restais éveillé, allongé dans mon lit, à les écouter ronfler.

Ma chambre ici va être bien plus silencieuse – juste assez silencieuse pour laisser la place à tous les démons qui logent dans ma tête. Et être ici me fait penser à elle aussi.

Sophie.

Je me demande où elle est en ce moment précis. À New York certainement. Elle doit avoir un petit appartement quelque part, parce que les chanteurs qui débutent ne gagnent pas grand-chose. Elle doit avoir des colocataires.

Ou un copain.

Je me force à imaginer qui elle choisirait comme copain.

Je l’imagine être tout le contraire de moi, puisque Sophie ne voudrait certainement pas se remémorer ses choix malheureux. Donc, ça ferait de lui un type aux cheveux foncés, au teint cireux, portant un costume italien. Avec un peu de chance, il aurait un job très bien payé, dans la finance ou l’immobilier. Il gagnerait assez pour vivre dans un quartier paisible et pour emmener Sophie dans des restaurants très chers.

Évidemment, la Sophie que je connais ne sortirait pas avec un banquier. Ça ressemblerait trop à ce que son père aurait souhaité pour elle. Mais peut-être qu’elle l’aurait rencontré à un entracte au Metropolitan Opera. Son banquier à elle aurait un petit côté artiste et des places de choix dans une loge privée. Il l’aurait invitée à venir voir le spectacle avec lui, puisqu’il était si bien placé. Et comme Sophie n’aurait rien de plus que des billets non numérotés, elle aurait accepté…

Mon cerveau bute sur un détail. Est-ce que les loges privées existent vraiment ou est-ce que c’est juste dans les vieux films ?

En prison, je passais mon temps à me distraire comme ça, pendant des heures. Quand il n’y avait personne à qui parler, je partais en voyage dans ma tête. Avant la prison, j’étais un bavard, sûrement un peu trop bavard même, mais les trois dernières années, je n’ai pas beaucoup conversé. Même à la ferme Shipley, où il y avait toujours des gens avec qui discuter, je ne parlais pas beaucoup. C’était une famille si sympathique, si normale. Je préférais écouter. Qui a envie d’écouter un type dont toutes les phrases commencent par « En prison, on… » ?

Personne.

Des phares illuminent l’angle de mon plafond, de gauche à droite. Puis il fait sombre à nouveau. Les bruits de la nuit sont différents ici. Je m’étais habitué aux hululements des chouettes à la ferme Shipley, auxquels répondaient parfois les cris des coyotes des alentours.

Le dortoir me manque. L’intimité n’est en rien un luxe pour moi. Si je me lève de ce lit pour me trouver une dose, personne n’est là pour le remarquer ou s’en soucier. J’avais besoin de ces traites de six heures du matin pour rester fort. J’avais besoin du regard attentif de Griff Shipley sur moi quand on travaillait sur l’étal, au marché de producteurs.

Ça va être tellement difficile – chaque minute va être difficile. À Colebury, on trouve tout à portée de main. Certains de mes potes drogués sont sans doute à moins d’un kilomètre d’ici, en ce moment même. À se défoncer. À dealer. Colebury a des relents de toutes mes erreurs et de tous mes désirs passés.

Le vide dans ma poitrine me provoque comme une vibration, je me tourne sur le côté pour essayer de faire disparaître cette sensation. Mais ça n’a pour effet que de me rappeler une autre absence. J’enfonce mon visage dans l’oreiller et j’inspire profondément, curieux de voir si quelque trace de l’essence de Sophie persiste.

Mais il n’en est rien.

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 1. Le lacrosse, aussi appelé « la crosse », est un sport collectif d’origine amérindienne qui ressemble au hockey, où les joueurs se servent d’une crosse pour mettre une balle dans le but adverse. (NdE, ainsi que pour les notes suivantes)

Natasha Leskiw